– Ce furent donc là les premiers Warzz ?
– Notre tradition l’affirme.
– Êtes-vous sûr que ce soit la vérité ?
– L’expérience prouve que tout Warzz, comme tout organisme, précipité dans les grands lacs, n’y périt pas, mais donne naissance à un nouveau Warzz...
Ernest se sentait frémir.
Il se contenait, flairant que, au moindre signe, les quatre membres du commando des sept nuages qui flottaient autour des corps humains ne tarderaient pas à s’apercevoir de quelque chose.
Parce que la révélation était d’importance.
Et le glaçait d’épouvante.
Tout organisme précipité dans les lacs de feu...
Ces fameux lacs, supposés de méthane, d’ammoniac, ou autre corps tout aussi néfaste, ces émanations que seuls Luc Delta et Ernest pouvaient affronter, du moins sur le plan respiratoire, n’était-ce pas le tombeau que les Warzz préparaient pour Luc, pour Tamara, pour lui-même ?
Il le demanda, gardant encore son attitude hiératique au prix d’un effort inouï.
– Oui, c’est cela, répondit le Warzz intérieur.
– Mais pourquoi ? Pourquoi ?
– Parce que le grand Conseil a compris que les Terriens avaient un sens de l’honneur, du devoir, contre lequel on ne pouvait rien. Alors, afin de convaincre les autres, il a été décidé que, tous les trois, vous seriez précipités dans les lacs de vie...
– Lacs de mort... Pour nous tuer...
– Mais non. Pour revivre.
– Sous la forme des Warzz ?
– Exactement. Ainsi, vous serez des nôtres. Vous vivrez d’une autre vie. Vous adorerez avec nous la planète-déesse et vous nous aiderez à écarter tous les autres humanoïdes qui prétendent explorer ce monde que vous vous obstinez à appeler Jupiter... Au fond de lui-même, Ernest eut une réaction bien digne de lui :
– Ah ! non ! Zut alors !... Je n’ai pas envie de devenir un nuage...
Il y eut un petit temps. Le mini-astronef fonçait toujours à travers l’espace et, sur le viseur panoramique, on découvrait parfaitement l’immense disque d’Amwaouwâ.
Très doucement, presque tendrement, la voix du Warzz lui parvint encore :
– Je sais cela. Et que vos amis, l’homme et la femme, voudraient garder leur nature d’humains. Alors je me suis décidé à vous sauver…
– Là encore, je demande pourquoi ?
– Ne vous l’ai-je pas assez dit ? Vous m’avez sauvé la vie. J’étais en péril de mort.
– Quand vous avez tenté de prendre... la moitié de mon organisme et la moitié de celui de mon camarade ?
– Oui. Vous le savez, nous avons ce pouvoir. Et bien d’autres. Seulement, nous sommes tellement fragiles... Je voulais aller jusqu’au lac de feu, m’y jeter, retrouver une vitalité neuve... Impossible... J’avais trop donné de moi-même depuis que j’avais été enlevé par des cosmonautes, dans ma gangue protectrice... Je n’en pouvais plus... J’étais votre caricature, et votre ennemi de surcroît. Mais vous deux, vous m’avez secouru.
– C’est humain, pensa très gentiment Ernest, touché malgré lui.
Il ajouta, poursuivant l’extraordinaire dialogue intérieur :
– Tout cela me fait croire que vous avez raison. Les Warzz sont bien d’origine humaine, car ils raisonnent, ils pensent...
– ... Ils aiment aussi... La voix intérieure s’était faite très douce, très suave.
– ... Tout comme nous, les humains, les pauvres humains, acheva Ernest en pensée.
Seulement, tout cela ne lui donnait pas de réalisation pratique.
Il s’en ouvrit à celui qu’il commençait nettement à considérer comme un ami dévoué.
– J’y ai pensé... Nous fonçons vers les lacs de feu et nous y parviendrons avant un demi-tour de vos cadrans...
Moins d’une demi-heure.
Ernest frissonna et dut se raidir pour ne pas claquer des dents, ce qui eût alerté les Warzz.
Avant trente minutes, Luc, Tamara et lui-même seraient précipités dans les lacs de flammes de la planète géante, pour y être mutés en forme d’entités-nuages...
S’ils en réchappaient ! Ce qui lui semblait discutable...
Il voyait, sur le viseur panoramique, la surface de l’immense corps céleste et, très nettement, les deux taches formidables, d’un ton écarlate qui semblait bien corroborer les révélations de son bizarre allié.
– Que dois-je faire ?
– J’ai tout prévu. Au moment ou l’astronef va piquer vers le lac, les Warzz vont s’y jeter eux-mêmes.
– Pour revivre ?
– Exactement. Pour être plus jeunes, plus ardents, plus heureux.
– Donc, à ce moment ?...
– Ceux qui habitent vos amis, et moi-même, devrons également nous jeter dans le lac. Par voie de conséquence, nous vous libérerons tous les trois.
– En sortant de nous ?
– Oui. Nous reformerons ainsi le commando des sept nuages qui a été chargé de vous neutraliser, celui dont je fais partie depuis toujours. Comme nous avons réussi, on nous envoie aux grands lacs...
– Est-ce donc la récompense ?
– La plus grande. Revivre.
– Vous vous en réjouissez ? Alors le Warzz prononça mentalement quelque chose qui stupéfia le mécanélec :
– Pour moi... quelle importance ?... Je vais mourir... Mourir pour de bon et définitivement...
– Mais comment cela ?
Ernest, silencieux, immobile, toujours figé en apparence, écouta.
Cette fois, l’émotion monta à sa gorge et il lui fallut faire un nouvel effort pour que ses yeux ne parussent pas mouillés de larmes.
– Comment puis-je accepter ce sacrifice ?
– Acceptez. Sauvez-vous. Sauvez vos deux amis. Moi, j’ai vécu. Des temps que vous ne sauriez imaginer...
– D’autres Warzz ont donc déjà péri ?
– Fréquemment. Nous ne sommes pas vraiment immortels, ce qui n’aurait aucun sens. Mais nous pouvons nous renouveler indéfiniment. Cependant nous ne nous reproduisons pas. Nous sommes magnifiques et stériles.
– Je comprends. Ainsi, un jour, la race des Warzz finira...
– Oui. Aussi, pour la renouveler, le grand Conseil, décide-t-il en permanence de jeter dans les lacs de feu les humains qui s’aventurent auprès de la planète, et qu’on juge dignes, moralement, de devenir Warzz.
– Et cela arrive fréquemment ?
– Très rarement. Peu d’astronefs touchent les satellites, qui nous servent de demeures permanentes. Et les rares équipages nous échappent le plus souvent. Pratiquement aucune escadre, depuis que le monde est monde, n’approche d’Amwaouwâ. On pense généralement, parmi les savants, que la pesanteur formidable y provoquerait l’écrasement des organismes. Ce n’est pas exact et vous l’avez constaté car, en réalité, la densité de Amwaouwâ-Jupiter est très spéciale et obéit à des lois que les hommes n’admettent pas, ne les connaissant pas encore...
Cela était émis sur un ton ironique et Ernest pensa que c’était encore bien une réflexion d’humain blasé.
– Prenez garde, lui redit son allié. Nous approchons. Je vais vous dire à quel moment il faudra agir.
Tamara ne bougeait pas, les yeux grands ouverts, vides.
Luc continuait, mécaniquement, à mener son petit vaisseau droit sur les taches de Jupiter.
Ces taches qui étaient des lacs de feu, des points de vie et aussi de mort.
Les quatre Warzz flottants commençaient à frissonner, à lancer des feux étranges.
Ils allaient vers le renouvellement et cela les survoltait, ce qui était normal selon leur nature.
– Attention ! souffla l’ami intérieur à Ernest. Dans dix secondes, je sors de vous et nous sortons également de vos deux compagnons.
Ernest se crispa, prêt à bondir.
Brusquement, Tamara soupira, s’agita, se releva, effarée, regardant autour d’elle.
Un Warzz flottait au-dessus de la jeune fille, exhalé par le soupir.
Un autre s’échappait par les narines de Luc Delta.
Un Luc soudain affolé de se retrouver aux commandes de son petit engin et qui voyait, envahissant le viseur panoramique, une immensité de feu où il menait le mini-astronef.
Un troisième Warzz jaillit d’Ernest.
Les sept nuages, avec ensemble, se formèrent sur une seule ligne et disparurent.
Le petit astronef tombait dans les lacs de feu, où bouillonnait la vie des Warzz, cette vie née de la mort des humains...
CHAPITRE XIII
C’était l’immensité écarlate des grands lacs fulgurants.
Une de ces taches que la planète géante offre, depuis toujours, à la sagacité des observateurs des autres mondes et dont la nature leur échappe inlassablement.
Du feu, certes. Mais pas seulement un feu dévorant, destructeur.
Ce Sivâ effroyable est aussi le Vichnou conservateur, celui qui conserve la vie, la transmute, la restitue à ceux qui l’ont perdue.
Depuis l’éternité, depuis que la planète Jupiter roule autour de l’astre Soleil avec son cortège de satellites, le mystère implacable s’accomplit.
Un jour, un jour de la planète, un jour perdu depuis peut-être des millions ou des milliards d’années joviennes, un engin est apparu du fond de l’espace.
D’où venait-il ?
Sans doute d’une autre constellation. Ou d’une autre galaxie. Ou même peut-être des mondes étranges des nébuleuses lointaines, des quasars énigmatiques, des objets bleus dont les autres univers ne savent rien.
Mais des humains vivaient, évoluaient, parvenaient à la conquête spatiale.
Après d’innombrables voyages interstellaires, un de leurs astronefs, plus hardi, ou plus malheureux que les autres, parvenait au système solaire, berceau d’une humanité alors à peine vagissante.
Mais, avant d’aller jusqu’à cette Terre, ce Sol III où des hommes-frères balbutiaient, les voyageurs inconnus fonçaient vers la planète qui leur semblait la plus intéressante du système. Parce que la plus énorme. La plus curieuse aussi d’aspect.
Et l’astronef s’abîmait dans une tache de Jupiter.
Ainsi naissait la race des Warzz. Pendant des centaines de milliers de kilomètres, en mesure terrestre, la tache s’étendait.
Si profonde dans le sein de la planète qu’on n’osait imaginer ses vertigineuses abysses, si effrayante dans ses torrents de flammes que son seul aspect évoquait cet enfer que tous les humains, qu’ils admissent ou non la vie métaphysique, imaginent et redoutent toujours quelque peu.
Du feu. Du feu à l’infini.
Un feu sans combustible et n’émettant qu’une luminosité relativement faible, eu égard à son formidable déploiement de force.
Mais un océan vital, cependant Moloch insatiable qui avait besoin de l’apport de la vie pour recréer de la vie.
Tout cela n’était pas nivelé comme la surface d’une mer. Tout au contraire, l’œil qui eût survolé ces lieux fantastiques y eût découvert un véritable univers en gestation fulgurante, un chaos perpétuellement flamboyant.
Montagnes dont la masse même n’était qu’une flamme, crevasses incandescentes, ravins rougeoyants, plaines de braise et mamelons irradiants, un monde attendait ceux qui tombaient pour le sacrifice suprême, avant de les transmuter comme dans un laboratoire à l’échelle des Titans, de les refondre au creuset hors nature, de leur donner alors l’aspect nébuloïde de ceux dont ils prenaient l’aspect, les Warzz.
Les Warzz, ces humains désincarnés et métamorphosés, conservant, par un caprice inouï de la nature, en ce point du cosmos, leurs facultés initiales, plus subtiles, plus insidieuses, plus agissantes encore que lorsqu’ils demeuraient dans leur enveloppe biologique.
Au-dessus, très au-dessus, de l’immensité de feu, un petit point brillant filait, surplombant Jupiter-Amwaouwâ.
C’était le mini-astronef, le petit engin confié à Luc Delta et à Ernest Tavier, qui accomplissait son second voyage depuis le satellite Europe.
À bord, les sept nuages pouvaient croire que leur mission était sur le point de s’accomplir.
Six d’entre eux tout au moins.
Car, s’ils lisaient assez aisément dans les cerveaux humains, ils ne communiquaient entre eux que par certains contacts et les six ne savaient pas encore que leur compagnon chargé d’Ernest Tavier était en train de les trahir pour accomplir, envers les hommes, sa dette de reconnaissance.
Déjà, les sept nuages quittaient l’astronef et se préparaient à l’encadrer pour plonger avec lui dans l’océan rouge.
C’est alors que se produisit l’incident de dernière seconde, celui qui changeait tout.
À bord, Tamara s’éveillait. Luc s’éveillait.
Comme après l’occupation interne d’un Warzz, leur esprit humain éprouvait quelque peine à réaliser ce qui se passait...
Mais Ernest, lui, Ernest libéré, Ernest instruit par le Warzz allié, ne perdait pas le temps ultra-réduit qui lui restait.
Il bousculait Luc, encore quelque peu pilote-robot. Il prenait la barre en main, il lui faisait exécuter un simple tour de volant.
Le mini-astronef se retournait à une prodigieuse vitesse et, au lieu de piquer dans le torrent fulgurant, s’échappant des monts de flamme et des abîmes horrifiques, il remontait, comme une petite bille d’acier, au-dessus de l’horizon effarant de la planète Jupiter,
Ernest, dûment averti, avait réussi sa manœuvre.
Pendant ce temps le commando des sept nuages plongeait vers le déluge de feu.
Comment furent-ils prévenus de ce qui se passait ?
Sans doute, leur incroyable vélocité d’esprit les mit-elle en garde.
Ils surent, plus qu’ils ne virent, que l’astronef, au lieu de piquer dans le creuset où s’élaborait cette autre pierre philosophale, remontait vers le zénith, s’évadait, que les humains échappaient et refusaient de prendre rang parmi les Warzz.
Quatre seulement des Warzz poursuivirent leur plongée et disparurent dans l’immense brassage de feu.
Plus tard, beaucoup plus tard, ils renaîtraient et retrouveraient une nouvelle période d’existence parmi la race des Warzz.
Mais trois êtres-nuages avaient, eux aussi, échappé à cette destruction génératrice.
C’étaient, d’une part le Warzz allié, l’ami d’Ernest, celui qui avait connu tant d’avatars depuis que des cosmonautes l’avaient ramené, dans sa coquille curieuse, d’un des satellites d’Amwaouwâ, d’autre part les deux Warzz chargés de neutraliser Luc Delta et Tamara.
L’un ne faisait que suivre son plan.
Il s’en était ouvert à Ernest. Il était las de cette vie sans cesse renouvelée. Il répudiait les mœurs des Warzz. Ne pouvant retrouver la nature humaine, sa nature originale, il avait préféré cette sorte de trahison bénéfique, s’attendant ensuite à une mort rapide.
Quant aux deux autres, ils agissaient par conscience de leur devoir.
Ces deux humains à eux confiés pour devenir des Warzz leur échappaient.
Leur conduite était toute tracée. Laissant leurs congénères se précipiter dans le creuset de vie, ils faisaient machine arrière et s’attachaient immédiatement à rejoindre l’astronef en fuite.
Leur prodigieuse faculté de translation les ramena, en quelques secondes, à l’intérieur de l’astronef. Ils savaient maintenant traverser les parois de métal selon les lois de la mécanique ondulatoire.
Là, le mécanélec, penché sur le tableau de bord, tentait de régler déjà la marche du petit engin en direction d’Europe, pour tenter d’y rejoindre ceux de l’Étoile Bleue.
Luc et Tamara sollicitaient des explications, éblouis de ce qu’ils découvraient par les viseurs panoramiques, cet océan fulgurant qu’on survolait encore, la proximité effarante de Jupiter.
Mais, simultanément, trois entités nébuloïdes reparaissaient.
Deux d’entre elles fonçaient sur Luc et Tamara et les neutralisaient une fois encore.
Les fiancés, robotisés par leurs ennemis, avançaient vers Ernest.
Le troisième Warzz se jetait sur lui et, tout de suite, Ernest retrouvait le précieux allié, l’avertissement permanent :
– Il faut vous défendre... Sinon tout est perdu...
Ernest voyait avec terreur Luc Delta qui marchait sur lui avec des yeux fous, Tamara qui semblait une tigresse.
Il recula.
En lui, le Warzz chuchotait quelque chose.
Ernest étendit la main, prit l’objet un peu au hasard, l’éleva devant son visage et fit feu, par deux fois, presque sans viser.
Il avait fermé les yeux, épouvanté de son propre geste.
Il détesta le Warzz qui murmurait au fond de lui-même :
– Mais c’est nécessaire…
Deux corps, deux corps humains d’apparence, deux êtres qui étaient chers au cœur du mécanélec, gisaient à présent sur le plancher du cockpit.
Luc Delta et Tamara avaient été littéralement congelés par le foudroyant à chlorure d’éthyle dynamisé, l’arme fantastique inventée par le cerveau pour attaquer et annihiler les Warzz.
Ernest, pour un peu, en eût pleuré. . Mais il entendait l’autre qui, patient, inlassable, poursuivait ses commentaires :
– Ils ne souffrent pas... Ils ne sont pas morts... Ils vivent et ils sont en léthargie. Mais, par la même occasion, mes deux frères Warzz ont été pris dans le froid intense dégagé par le fulgurant. Si bien qu’eux aussi sont hors d’état de nuire. Et c’est l’essentiel.
Ernest se secoua.
Il commençait à éprouver une certaine horreur, un dégoût grandissant à l’idée qu’un être, fût-il un nuage, stagnait à l’intérieur de sa personne, sans d’ailleurs qu’on puisse lui assigner un lieu biologique particulier.
Pourtant, ce n’était pas le moment de faire la petite bouche.
Ernest comprenait que Luc, Tamara et lui, et même Dorothée toujours présente à bord du mini-astronef, venaient d’échapper au pire des périls.
La chute dans le lac de feu régénérateur.
Il se préférait Ernest Tavier, dans sa peau de petit bonhomme solide et débrouillard, à la subtile et capricieuse nature des entités warzz.
Il savait, d’autre part, que la congélation n’était pas éternelle et que, à un certain moment, l’effet du chlorure d’éthyle dynamisé cesserait et que, si les organismes de Luc et de sa fiancée réagissaient, les Warzz intérieurs profiteraient immédiatement de la situation pour essayer de reprendre l’avantage.
Ernest cessa donc de philosopher, et même d’écouter son guide.
Il n’avait qu’une pensée : rejoindre Europe et l’expédition.
Et le Cerveau.
La situation était assez embrouillée comme cela. Sans doute, les quatre maîtres de la Science seraient plus à même que lui de trouver une solution à une telle aventure.
Il se rua donc sur les appareils de direction et d’orientation, il s’acharna à obtenir du petit navire la vitesse maximale, il travailla ferme pendant un bon demi-tour de cadran pour trouver l’orientation convenable.
Enfin, il put respirer et se détendre.
Le mini-astronef filait droit sur Europe. Les lacs de feu n’apparaissaient déjà plus que sous la forme de grandes taches sur la surface de l’immense disque jovien et, avant un tour de cadran, guère davantage, il espérait bien se poser sur le satellite, près du lieu où stationnait l’Étoile Bleue.
Avec une grande mélancolie, il contempla un instant les visages muets de Luc et Tamara, dont les yeux clos l’impressionnaient.
Il se pencha, prit la jeune fille inerte et rigide dans ses bras et alla la déposer doucement sur une couchette.
Puis il revint vers Luc et, fraternellement, lui rendit le même service.
Il lui sembla, comme un écho lointain, entendre la pensée du Warzz qui continuait à habiter en lui :
« ... Heureux humains... vous avez le loisir d’aimer... Être triste... pleurer sur ceux qu’on aime... c’est encore du bonheur... »
Ernest dut en convenir mentalement. Il était vraisemblable que la nature des Warzz ne permettait guère de tels sentiments.
À ce moment, alors qu’il toussait légèrement, son hôte en profita pour s’échapper par la bouche.
Ernest le revit, face à lui, petit globe luminescent, tremblant un peu, oscillant à travers le cockpit.
Ernest demeurait anxieux et il avait hâte de retrouver l’expédition, et surtout le Cerveau.
Il n’était qu’à demi rassuré sur les incursions des Warzz, encore que son étrange allié lui eût affirmé que les quatre premiers membres du commando étaient en train de subir la formidable transmutation dans le creuset titanesque et que les deux autres, présentement, étaient absolument neutres, dans les organismes surgelés de Luc Delta et de Tamara.
Il regardait le globe, qui émettait de douces lueurs, très jolies, opalescentes, d’un aspect assez mélancolique, en flottant au-dessus des visages des deux fiancés endormis.
Il sembla à Ernest que le Warzz lui parlait encore, émettait :
– Comme ils sont beaux, tous les deux !...
Et puis, le globe devint très lumineux. Des éclairs d’une incroyable vivacité le parcoururent et il augmenta soudain de volume, comme d’intensité.
Ernest, fasciné, entendait très nettement un message qui devait être le dernier :
« ... J’ai trahi mes frères, malgré tout... Certes, je ne regrette rien... Il me semble avoir payé envers les humains ma dette... parce que vous m’aviez sauvé la vie... Je vous donne la mienne... Je ne voulais plus être un Warzz... »
Longuement, pendant que le mini-astronef se rapprochait de la planète Europe, le mécanélec, qui surveillait la direction de son petit navire, entendit les suprêmes confidences de cet être-nuage qui subissait l’inconsolable nostalgie d’avoir perdu la nature humaine.
« ... Je ne sais ce que je suis... une âme perdue, peut-être ?... Pas un Warzz comme les autres... Je ne retournerai pas au lac de feu, je ne redeviendrai pas un autre nuage vivant... »
Ernest aurait voulu dire, ou penser quelque chose de consolant.
Il finit par dire, un peu gauche, mais sincère :
– Je vous comprends et je vous plains...
La petite sphère vivante devint très lumineuse, comme pour remercier l’homme qui lui avait adressé cette pensée de pitié amicale.
« ... Avant de descendre sur Europe, où vous serez dans quelques minutes, je vous demande d’ouvrir le sas... Je pourrais sortir par infiltration moléculaire, à travers la masse même de la carène de platox, mais à quoi bon ? »
Ernest hésita. Mais l’autre insista doucement.
Alors, le mécanélec, le cœur un peu gros, manœuvra le sas.
La sphère jeta un dernier éclair et disparut.
Aussitôt, il la revit, perdue dans l’espace, sur le viseur panoramique.
Elle brilla un très court instant et il devina qu’elle se congelait, sous l’impulsion du terrible froid interplanétaire, du froid si néfaste pour la nature des Warzz.
Son ami, le septième nuage, n’était plus qu’une sorte de petite pierre, un caillou glacé qui, dix secondes plus tard, éclata et se dilua dans le grand vide.
Bouleversé, Ernest reprit la barre en main.
Le mini-astronef piquait sur la planète Europe.
CHAPITRE XIV
– Je vous demande encore six heures, dit le commandant.
Le Cerveau, au grand complet, acquiesça.
Messieurs Un, Deux, Trois et Quatre avaient pu apprécier l’équipage de l’Étoile Bleue et le maître du bord, depuis le départ de la Terre.
Les savants n’avaient donc aucune idée de discussion. Puisqu’on leur demandait six heures, c’est que ce laps de temps était nécessaire.
Ensuite, tout serait prêt, et on pourrait quitter Europe, repartir vers le Martervénux.
L’astronef se dressait sur ses patins, dans le paysage neigeux.
On avait travaillé ferme, depuis la chute et l’escale forcée.
Les cosmatelots s’étaient acharnés à remettre le navire spatial en état de bon fonctionnement, tandis que le Cerveau et ses aides réparaient les dégâts du laboratoire.
Tout semblait en bonne voie, mais les explorateurs de Jupiter manquaient encore, ainsi que Tamara, qui avait disparu depuis des heures et que plusieurs volontaires, lancés à travers le décor de glace, n’avaient encore pu retrouver.
Un mini-astronef, non équipé particulièrement comme celui de Luc Delta, mais pouvant servir de canot pour les randonnées rapprochées, avait été envoyé, à présent que l’Étoile Bleue reprenait son aspect normal.
Monsieur Deux avait pris place à bord, avec un officier et un pilote.
Ils n’avaient repéré, sur le satellite de Jupiter, aucune trace particulière de vie.
Toutefois, le psychiatre avait pu filmer un vaste cratère, très enneigé (la tempête blanche recommençait) où se dressaient des formes bizarres qui évoquaient des statues gigantesques.
Il avait, bien entendu, été décidé qu’on ne quitterait pas ce monde extraordinaire sans savoir ce qu’il était advenu des deux cosmonautes d’une part, de Tamara d’autre part.
C’est alors que le petit engin spatial avait fait retour et que le Cerveau et les cosmatelots avaient, après l’avoir vu se loger dans son alvéole au flanc de l’Étoile Bleue, récupéré Ernest, un Ernest éploré.
Tout de suite, il leur avait montré Luc Delta et Tamara, étendus sur les couchettes et, d’une voix entrecoupée, avait raconté leurs aventures.
On avait soigné et réconforté le mécanélec, qui en avait grand besoin.
Malheureusement, on ne pouvait faire subir un même traitement aux deux jeunes gens.
Frictions, massages, apports de boissons chaudes et absorption de pilules vitaminées, voire piqûres révulsives, tout leur était interdit, en raison de leur état.
Le Cerveau avait écouté avec la plus grande attention le récit d’Ernest Tavier.
Luc Delta et Tamara, en cet équipage, pouvaient donc être considérés non seulement comme en grand péril, mais encore comme constituant un danger exceptionnel pour l’Étoile Bleue et tous ceux que portait l’astronef.
Ils étaient, en effet, vecteurs de ces Warzz dont Ernest révélait le nom. Ils gardaient, en leur sein, chacun une des entités-nuages.
Le Cerveau en avait délibéré.
On devait faire vite, l’effet du fulgurant réfrigérant n’étant pas très prolongé.
Les quatre savants avaient donc assez promptement pris une décision.
Le laboratoire étant à peu près en état, on y avait emmené les deux corps encore rigides.
On les avait déshabillés, ce qui n’avait pas été une mince affaire en raison de l’absence totale de souplesse de leurs membres, on les avait alors traités avec des anesthésiants totaux pour prolonger leur inconscience qui neutralisait parallèlement les Warzz, puis soumis à un super-traitement avec la fameuse solution au chlorure d’éthyle (version ultra-dynamique).
Ernest avait assisté et même participé à l’opération.
Il avait beaucoup de peine, Ernest. Et voir ses amis dans un tel état l’impressionnait beaucoup. Cette rigidité lui paraissait cadavérique et monsieur Deux le consola subtilement, trouvant des mots adéquats.
Enfin, on put contempler le couple, placé dans deux sortes de cuves transparentes formant couveuses.
On distinguait à peine les visages en transparence, les cuves étant remplies d’une vapeur bizarre qui estompait les deux organismes.
Cette vapeur comportait une proportion considérable d’hydrogène, liquéfié, puis vaporisé, destiné à la conservation indéterminée des deux organismes.
Ainsi, non seulement on protégeait parfaitement la vie de Luc et celle de Tamara mais, surtout, on annihilait, du moins provisoirement, toute action des deux Warzz en suspens dans leurs corps.
Tout cela s’était déroulé parallèlement avec l’achèvement des travaux de réfection du vaisseau spatial.
Dans six heures, on pourrait repartir.
Une équipe de cosmatelots mettait la dernière main au fini de ce vaste travail, tandis que le reste de l’équipage prenait un repos bien gagné afin d’être prêt pour le départ. Le commandant déterminait ainsi les différents quarts, nécessaires au bon état de ses hommes.
Mais le Cerveau et la majorité des techniciens, refusaient une telle discipline.
Ernest, après les premiers soins, ne songeait pas à dormir non plus et il ne quittait pratiquement plus le laboratoire, soucieux de ne pas s’éloigner de ce qu’il considérait comme le chevet des deux jeunes gens.
Monsieur Deux lui avait montré le film pris en survol, du cratère aux bizarres statues enneigées et Ernest, bien qu’il n’y fût demeuré, en état de conscience, que pendant quelques brèves minutes, s’était empressé d’identifier ce lieu étrange comme étant le quartier général des Warzz.
D’ailleurs, au cours de leur courte incursion sur Jupiter, Luc Delta et Ernest avaient pris des clichés et des films, prélevé des échantillons du bizarre minerai, des gaz ambiants.
On pouvait, en quelque sorte, considérer l’exploration de Jupiter comme terminée, pour cette première mission, qui n’aurait pas été inutile.
Le Cerveau, silencieux, avait entendu le mécanélec faire la description de cet enfer que constituait ce qu’on appelait la grande tache, cet océan infernal où bouillonnait le creuset de la vie et de la mort.
Maintenant, le premier contact avec la planète géante était un fait.
On savait que, contrairement à l’opinion généralement répandue, la pesanteur n’y écrasait pas les humanoïdes, en raison, sans doute, d’une densité spéciale de l’immense corps céleste, au métabolisme sans égal peut-être dans toute la galaxie.
Il n’y avait plus qu’à attendre l’heure d’envol, que fixerait le commandant.
Mais l’inquiétude régnait.
De toute façon, en ramenant Tamara et Luc, on ramenait deux Warzz.
Un seul d’entre les êtres-nuages avait donné bien du fil à retordre au Cerveau et aux cosmonautes.
Qu’en serait-il, lorsqu’on réussirait à réveiller les jeunes gens ? Il faudrait tout de même bien y parvenir. On ne les laisserait pas indéfiniment dans cet état particulier, a mi-chemin entre vie et mort.
À ce moment, les Warzz s’échapperaient, par voie respiratoire selon leur habitude.
Le Cerveau en discutait. Comment les neutraliser ?
Naturellement, le gel semblait le moyen le plus simple, tout en étant idéal.
En attendant, l’anatomiste, le biologiste et le chirurgien discutaient à l’envi, avec l’apport du psychiatre, et jetaient mille projets en l’air pour obtenir le retour à la vie des jeunes gens tout en conservant les parasites en captivité.
Monsieur Un avait même griffonné quelques notes qui intéressaient prodigieusement ses collègues.
C’était un projet de catalyse des êtres-nuages (qui biologiquement devaient tout de même relever de l’état gazeux) avec l’hydrogène traité qui conservait les deux corps humains.
Fébrilement, le Cerveau travaillait sur un tel projet, avec l’aide de ses techniciens.
Ernest, qui n’avait qu’un espoir, voir Luc et Tamara ouvrir les yeux et lui sourire, fumait en permanence tous les tabacs qui lui tombaient sous la main et qui, en raison de la mutation qu’il avait subie, ne pouvaient en aucun cas lui être nocifs, à lui, qui avait impunément affronté l’atmosphère méphitique de Jupiter.
Pour se détendre un peu, il avait tout de même quitté le labo et faisait quelques pas dans la coursive du navire.
Par les hublots, il regardait le satellite Europe, ses champs de neige, ses monts aigus enrobés de glace.
Il songeait au cratère aux statues, qu’il eût volontiers exploré de nouveau avant le départ.
L’énigme des Warzz l’embarrassait, comme tous à bord. Monsieur Deux avait émis l’idée que leur comportement relevait d’une nostalgie endémique de la nature humaine, leur, origine avant la mutation par les lacs de feu.
Le sacrifice sublime de leur mystérieux allié en était la preuve. Et monsieur Deux faisait également remarquer que les êtres-nuages cherchaient pour logement, fût-il provisoire, des statues, ou des figurines comme celle qui leur avait causé tant de désagréments, évoquant plus ou moins, soit le corps de l’homme, soit sa tête.
Homme pratique, monsieur Trois le chirurgien lui avait demandé si les entités nébuloïdes étaient les auteurs de telles représentations humaines.
Le psychiatre pensait que oui, le pouvoir protéiforme des Warzz leur donnant loisir de se solidifier en prenant telle ou telle apparence à leur gré. Ernest rêvait, pensant à tout cela.
Au labo on s’acharnait. L’équipage reposait, sauf quelques cosmatelots vigilants, achevant de polir les appareils réparés.
La cigarette s’éteignait aux lèvres du jeune homme. Le front à l’épaisse vitre de dépolex, il laissait ses regards errer sur l’immensité neigeuse sans fixer son attention.
Les points brillants le tirèrent de ses songes.
Il réalisa brusquement, bondit, regarda mieux, et se mit à hurler.
En deux minutes, l’Étoile Bleue fut en état d’alerte totale.
– Les Warzz arrivent...
Ils venaient, semblait-il, de la direction où se trouvait le cratère aux statues, ce qui n’avait rien de surprenant.
Ils arrivaient, en vagues successives, en rangées régulières de sept, formation qui leur était habituelle.
Les globes brillants filaient, à quelques dizaines de mètres au-dessus du sol du planétoïde. À vitesse constante, ils se maintenaient ainsi puis, en approchant de l’astronef, piquaient vers le terrain et s’immobilisaient, toujours en commandos septuples, autour du navire spatial, constituant en une discipline parfaite, une formation dont le sens n’était pas clair, mais qui avait sans doute pour but l’investissement du vaisseau des humains.
L’Étoile Bleue, en peu de temps, avait été métamorphosée en une véritable forteresse.
Maintenant qu’on connaissait les Warzz et leurs possibilités inouïes, il était opportun de se défendre contre les incursions.
Quelle forme allaient-ils prendre ? Allaient-ils chercher à pénétrer dans l’astronef par infiltration moléculaire, procédé qui avait déjà réussi au commando chargé de neutraliser le mini-astronef ?
Cette fois, s’ils tentaient une telle manœuvre, le Cerveau pouvait affirmer, avec sérénité, que les curieuses créatures en seraient pour leurs frais.
Ce qui était possible avec un petit engin spatial, simple canot de l’espace, si perfectionné fût-il, devenait impraticable avec un navire mis en état de défense.
L’Étoile Bleue était munie d’un dispositif de sécurité, une véritable armure, d’ailleurs invisible, mais faite d’ondes bleues, ces ondes de force découvertes à la fin du XXe siècle de la Terre, et qui rendaient les croiseurs du Martervénux pratiquement invulnérables.
L’aura ainsi créée formait carapace et bloquait irrésistiblement toute attaque, même les rayons inframauves ne pouvaient l’entamer.
Toutefois, on attendait à la dernière minute pour bloquer totalement l’astronef.
D’accord avec l’état-major, le Cerveau était curieux de voir comment les Warzz allaient tenter de s’y prendre pour investir les Terriens.
Ernest, lui, tendait un poing vengeur aux êtres-nuages.
Il les vouait aux gémonies et les accusait, non sans raison, d’être la cause de la catalepsie effrayante en laquelle Luc Delta et Tamara demeuraient plongés.
Le commandant, au poste numéro un, suivait les évolutions des globes luminescents par viseur panoramique.
Il gardait le doigt sur un bouton, susceptible de déclencher immédiatement l’armure invisible qui interdirait tous sévices aux Warzz envers la carène du vaisseau spatial.
Mais il arrivait toujours des créatures nébuloïdes.
Rigoureusement par équipes de sept.
Une véritable foule envahissait la vallée, sous le disque géant de Jupiter, qu’on apercevait à travers des nuages qui se formaient en masse, annonçant une nouvelle tourmente de neige.
Les Warzz n’avaient cure, semblait-il, d’une telle température.
D’après le récit d’Ernest, on pensait que le froid, même sur Europe, ne les gênait guère. Pour leur être nocif, il fallait atteindre les très basses températures obtenues avec le chlorure d’éthyle dynamisé, ou l’hydrogène liquide (– 160° environ).
D’autre part, Ernest pouvait attester que son allié d’un moment s’était littéralement suicidé en se jetant dans le grand vide où le froid est, de toute façon, mortel pour les organismes vivants, et les Warzz, à ce degré, n’échappaient plus à la règle.
Tandis que l’équipage veillait, et que l’appareillage prochain se préparait, le Cerveau ne perdait pas une seconde.
Les tentatives se multipliaient, autour de Luc et de Tamara.
Ernest, agacé de voir que les Warzz n’attaquaient pas, qu’aucun combat ne s’engageait, revenait vers le laboratoire.
Il trouva les quatre du Cerveau totalement survoltés.
Le projet de monsieur Un, fébrilement étudié et mis au point, semblait sur le point de donner de bons résultats.
Des courants électromagnétiques d’un type encore mal connu, mais révélés par les sages du monde d’Altaïr, permettaient depuis peu aux savants d’établir ce qu’ils appelaient des ponts entre les divers univers imbriqués constituant le cosmos proprement dit.
Le Cerveau, qui en avait connaissance, et possédait un générateur convenable à bord de l’Étoile Bleue, tentait de bloquer les deux Warzz parasitaires littéralement « contenus » dans les corps des deux jeunes gens, avec le nuage d’hydrogène chargé de servir de cocon protecteur et conservateur aux organismes cataleptiques.
Ernest trouva donc le labo en pleine effervescence et on le pria de se tenir tranquille, dans un coin, pendant l’expérience.
Les quatre savants s’y étaient mis, chacun à un poste différent. Monsieur Un, promoteur de l’idée originale, dirigeait les opérations, et les divers techniciens s’affairaient autour des cuves contenant les deux jeunes gens et les nombreux appareils meublant la vaste salle.
Jamais on n’eût dit que, en ce moment, un peuple étrange assiégeait l’astronef et que cette scène se déroulait dans le cockpit du navire spatial stationnant sur le satellite Europe.
Tout à leur tentative, les savants oubliaient le reste de l’univers... Ernest, le cœur battant, fixait les cuves, espérant que, dans ces nébulosités qui les emplissaient, il reverrait bouger les membres de ses amis, s’ouvrir leurs yeux, se détendre leurs visages morts.
Une sonnerie résonna dans la coque de l’Étoile Bleue.
Nul n’y prêta grande attention et, cependant, ce signal était d’importance.
Il indiquait que, devant une tentative d’assaut de la part de l’ennemi, le commandant venait de bloquer totalement le navire dans la carapace d’ondes de force, isolant littéralement l’Étoile Bleue du reste du monde.
Monsieur Quatre lançait un cri. Monsieur Un ripostait. Monsieur Trois appuyait sur une manette.
Monsieur Deux, lui, se penchait sur la cuve contenant Tamara.
Il vit, mieux que les autres, la nuée qui enrobait la jeune fille parcourue d’une sorte de frisson visible, d’un frémissement impressionnant, avec des stries lumineuses.
Il étouffa une espèce de gloussement et Ernest, un peu affolé, se précipita à ses côtés.
La nuée se dissipa d’un seul coup. Le corps magnifique de Tamara apparut en pleine clarté.
Seulement, le visage se contractait, la bouche s’ouvrait.
Ernest hurla de joie :
– Le Warzz est parti... Le Warzz est parti...
Le même phénomène se reproduisit dans la cuve voisine. Luc apparaissait nu à son tour, la bouche ouverte, mais toujours aussi inerte que Tamara. Et les deux nuages bien connus maintenant des Terriens flottaient au-dessus des jeunes gens.
Ernest dansait de joie, criant que Luc et Tamara étaient délivrés.
C’est alors que monsieur Deux lui posa la main sur l’épaule :
– Non, cher ami, ne vous réjouissez pas trop vite... Notre expérience est une catastrophe...
Livides, bouleversés, les savants se penchaient sur les contrôles.
Douché dans son enthousiasme, Ernest les regarda les uns après les autres, revint se coller le nez contre les parois transparentes des cuves, constata que ses amis ne remuaient toujours pas.
Il revint, affolé, vers le Cerveau :
– Ils sont morts ?
Monsieur Un secoua négativement la tête :
– Non... mais...
– Parlez, vociféra le mécanélec. Dites-moi la vérité...
– Eh ! bien... nous avons réussi à séparer les organismes warzz des organismes terriens. Seulement...
– Seulement quoi ? Mais quoi ?
– Une mutation spontanée s’est produite. Et nous n’y comprenons rien. Luc Delta et Mlle Tamara ne sont plus dans leurs corps biologiques.
– Hein ?
– Les Warzz ont pris leur place et se sont incorporés si subtilement aux organismes qu’ils y sont demeurés. Et l’impulsion du courant dont nous avons littéralement inondé les cuves a eu pour résultat d’expulser les... disons « les âmes » de nos chers amis... Si bien que ce sont eux qui, après un échange foudroyant, ont pris vie et forme de Warzz... Et ces deux êtres-nuages que nous voyons, un dans chaque cuve, au-dessus des corps qui leur ont appartenu... ce sont eux... eux que nous désespérons de sauver...
CHAPITRE XV
Ernest connaissait des heures peu ordinaires, des émotions exceptionnelles.
Il dégustait mélancoliquement un vieux bourbon au bar de l’Étoile Bleue, flanqué de deux amis d’une nature quelque peu spéciale.
En tenue de combat, le fulgurant à la ceinture, comme tous ceux du navire, le mécanélec était prêt et tuait le temps comme il le pouvait en attendant l’engagement.
Le climat devenait énervant à bord.
Enfermés dans le cockpit totalement bloqué par les ondes de forces, les Terriens, certes, ne risquaient absolument rien, ni de la part des Joviens, ni de personne.
Seulement ils étaient pris à leur propre piège.
Impossible, non seulement de sortir de l’astronef, mais encore de démarrer.
L’armure invisible immobilisait au sol le vaisseau spatial qu’elle protégeait, c’était le revers de la médaille.
Le commandant avait ordonné le branle-bas de combat. Tous aspiraient à se battre, plutôt qu’à demeurer dans cette inaction. On était en quelque sorte prisonnier des êtres-nuages, on les défiait, mais on risquait tout simplement de mourir là, comme des rats de l’espace, dès que les réserves seraient épuisées.
Certes, on pourrait tenir des mois en durée terrestre, mais la claustration donnait de mauvais résultats sur le moral de l’équipage.
Du côté des savants, cela ne valait guère mieux.
Hâves, fébriles, les yeux creux, les Quatre du Cerveau, tout comme les fidèles techniciens qui les entouraient, se penchaient inlassablement sur le cas des humains transformés en Warzz, et des Warzz qui, tels de tenaces et redoutables squatters, s’obstinaient désormais à habiter les organismes de ceux qu’une manœuvre indéterminée, due au hasard, leur avait permis d’envahir en expulsant les occupants légitimes et naturels.
Ironie du sort. Ou de la Science. Le Cerveau avait obtenu un résultat diamétralement opposé à celui de ses recherches.
Inutile de dire que les propos aigres-doux voltigeaient, que les Quatre étaient de taille à se rejeter mutuellement la culpabilité d’une telle aventure, et que les lointains petits ânes de la Terre, en dépit de leur gentillesse naturelle, servaient souvent de base aux épithètes que ces messieurs se décochaient mutuellement.
Ce qui n’arrangeait rien.
Quelques mécanélecs parachevaient la mise au point de l’Étoile Bleue.
Le délai de six heures demandé par l’état-major venait à son terme.
Le commandant ne s’était pas trompé dans ses estimations techniques. L’astronef allait être paré à démarrer.
Seulement l’envol s’avérait impossible, les Warzz, en quantité inestimable, bloquaient les abords du lieu d’escale.
Directement par les hublots de dépolex, télévisuellement par les écrans panoramiques, on pouvait, au choix, les contempler, les admirer, les étudier.
Il y en avait certainement plusieurs centaines, toujours en formations de sept.
Monsieur Deux estimait qu’il en venait des autres satellites, toute la race devant essaimer d’une planète en l’autre, autour du géant Jupiter.
Ernest, lui, rongeait son frein. Il eût souhaité, comme la plupart de ses camarades du bord, une bagarre sérieuse, une lutte où, tout au moins, les Terriens eussent eu quelque chance de s’en sortir.
Les Warzz avaient bien tenté de s’infiltrer par la voie atomique, mais, sans doute à leur grande surprise, ils avaient dû y renoncer, rencontrant un obstacle inattendu et qu’ils ne connaissaient certainement pas.
Mais ils restaient là.
Et on ne pouvait rien contre eux.
Ils étaient invulnérables aux rayons inframauves, comme aux divers projectiles, l’expérience l’avait démontré.
Les variations thermiques leur étaient nocives, cela, on le savait.
Seulement, quant à tenter de réfrigérer des centaines d’êtres-nuages, c’était une autre question. Surtout en plein air. Le Cerveau eût usé vainement toutes ses réserves de chlorure d’éthyle dynamisé.
En attendant, on gardait soigneusement « au frais », c’est-à-dire à une température de près de cent degrés au-dessous de zéro, les deux corps de Tamara et de Luc Delta.
Ainsi, on les entretenait en parfaite conservation, tout en neutralisant leurs dangereux locataires.
Car, ramenés à la vie, ces deux corps seraient devenus, non pas le valeureux pilote et la charmante star de « Cosmociné », mais bel et bien deux êtres intelligents et dangereux, capables de tout pour en finir avec des audacieux et sacrilèges Terriens qui avaient voulu explorer Jupiter-Amwaouwâ.
Mais Tamara, mais Luc, vivaient. Ils étaient là.
Ils flottaient, nuages légers, évoluant gracieusement, changeant à peine de forme, près d’Ernest qu’ils ne semblaient plus vouloir quitter.
Le mécanélec en était ému jusqu’aux larmes. Il leur parlait, mais à son grand désespoir, ne recevait guère de réponse.
Certes, il sentait venir à lui les courants d’affectueuse sympathie que déversaient les fiancés à son égard.
– Pourquoi ne les entend-on pas comme les autres ? Ne sont-ils pas devenus télépathes, spontanément, comme tous les Warzz ?
Le Cerveau, à cette question, avait répondu que, très probablement, Luc et Tamara, surpris par la mutation, projetés dans un univers nouveau pour eux, avaient peine à s’adapter. Déroutés, ils en étaient encore au stade des balbutiements. Sans doute, par la suite, parviendraient-ils à se faire comprendre, lançant correctement leurs pensées vers les humains, et particulièrement vers le Cerveau et le cher Ernest.
En attendant, ils restaient auprès de lui, un peu comme des toutous fidèles, qui n’ont, pour moyen d’expression, que leur présence à défaut d’un langage convenable.
Ernest percevait cependant les ondes douces qui cherchaient son cerveau.
Et il suivait parfois le manège du nuage Luc, ondulant autour du nuage Tamara, semblant se caresser, s’enlacer avec une délicatesse infinie, évoquant deux fiancés à la fois chastes et passionnés, qui s’accordent des étreintes subtiles, des échanges très tendres...
Les deux sphères oscillantes formaient alors des volutes qui se formaient lentement, tandis que la masse même des nuées vivantes prenait des tons parfois éclatants, parfois très doux au regard.
Ernest, qui ne les quittait pas plus qu’ils ne le quittaient, voyait ainsi l’amour de Luc et de Tamara évoquer les plus belles gemmes existant dans toute la galaxie, les tons les plus riches de toutes les fleurs des planètes, les reflets de tous ces ciels si variés qu’on découvrait d’un monde en un autre.
Les heures passaient.
Le délai était dépassé depuis longtemps et l’Étoile Bleue ne pouvait partir.
Les cosmatelots bouillaient d’impatience. Le Cerveau s’épuisait.
Messieurs Un, Deux, Trois et Quatre, avaient évidemment songé à des essais variés. Entre autres à lancer les courants électromagnétiques contre les Warzz, afin, si possible, de les atteindre en masse.
Ils y étaient sensibles, c’était certain. Dans quelle mesure ? Tamara et Luc jetés hors de leurs corps par une telle étincelle était un résultat assez déplorable pour qu’on ne risquât pas une telle catastrophe.
Ernest se désolait. Il commençait à se demander, non seulement quand on quitterait enfin le sol enneigé d’Europe, mais quand ses amis pourraient reprendre leur forme naturelle.
Il vit venir monsieur Quatre qui, abruti de travaux et de recherches, venait se détendre quelques minutes au bar.
L’anatomiste demanda un Old Crow, tout comme Ernest, échangea quelques propos désabusés avec le mécanélec et resta un moment à regarder les deux nuages vivants qui tournaient, très lentement, autour du front d’Ernest, lui faisant une curieuse auréole de toute l’amitié qu’ils répandaient sur lui.
– Une cigarette, professeur ? offrit Ernest.
– Merci. Volontiers.
C’était du faoz, cultivé dans les champs martiens. Le savant tira un petit briquet, à allumage atomique, un véritable bijou constituant une centrale en miniature.
La flamme jaillit et il tendit le briquet vers Ernest, qui naturellement portait lui aussi une cigarette à ses lèvres.
L’anatomiste et le mécanélec furent tous deux surpris de là réaction des globes.
Ils eurent un même mouvement de recul, comme d’affolement. On eût dit qu’un souffle violent les atteignait, tel un courant d’air brusque qui perturbe la lente évolution de la fumée stagnante.
– Qu’est-ce que ?... commença le savant.
Ernest mit vivement un doigt sur sa bouche :
– Je vous en prie... Il me semble... je les entends...
Un instant, ce fut le silence.
Monsieur Quatre semblait vivement intéressé. Ernest, très pâle, les yeux dans le vide, prêtait une attention soutenue.
– Vous... Ils communiquent avec vous ? interrogea le professeur, hautement agacé par l’attente.
– Oui. C’est... Je ne puis dire... Non pas des mots... ni des clichés... des pensées... vagues... mais tout de même... Souffrance... Peur... Je crois que c’est cela...
Les deux nuages flottaient maintenant dans un angle de la pièce, comme des enfants apeurés.
Et un des nuages, celui correspondant à Luc Delta, s’était en quelque sorte dilué, étendu. Il formait petit à petit une sorte de surface plus vaste que le globe original, qui s’étendait devant le globe Tamara.
– ... Comme s’il la protégeait, murmura l’anatomiste, qui observait les évolutions des deux créatures.
Tout à coup, il sortit de nouveau le briquet qu’il avait remis dans sa poche, oubliant d’allumer les deux cigarettes.
Ernest, machinalement, s’avança, pensa qu’on allait lui offrir le feu déficient.
Mais, tenant la flamme à bout de bras, le savant marcha vers le point où flottaient les êtres-nuages.
On vit alors les deux pseudo-Warzz faire un véritable bond vers le plafond, tandis que, plus que jamais, le nuage-Luc s’étendait, s’étirait, cherchant maintenant à envelopper totalement le nuage-Tamara.
Monsieur Quatre poussa une sorte de grondement joyeux, et s’écria :
– Mon vieux Tavier... les entendez-vous encore ?
– Mais oui... Ils ont peur... Ils sont épouvantés... Vous leur faites peur avec...avec ce feu...
Le savant saisit le mécanélec par le bras, avec une violence qui ne lui ressemblait guère :
– Il faut aller au labo... Pouvez-vous les emmener avec vous ? Ils vont vous suivre ?
Ernest ne discuta pas, ne demanda pas pourquoi. Il avait pour habitude de faire confiance au Cerveau.
Alors, il parla aux deux globes. Il chercha de ces mots gentils, maladroits, un peu puérils, avec lesquels on attire les enfants timides, les animaux trop farouches.
Il alla et revint plusieurs fois, faisant mine de quitter la pièce, récidivant dans ses appels parce que les globes ne descendaient plus du plafond.
Enfin, ils se décidèrent lentement, sous l’œil brillant de l’anatomiste.
Les deux hommes se mirent enfin en route à travers les couloirs de l’Étoile Bleue, escortés des deux êtres-nuages.
Rapidement, ils furent au laboratoire où, en quelques mots, monsieur Quatre expliqua ce qui venait de se passer.
Messieurs Un, Deux et Trois écoutèrent avec une attention soutenue.
Leurs visages d’hommes fatigués, mal rasés, sous des chevelures hirsutes, avec les orbites creuses et les bouches tombantes, exprimaient maintenant un intérêt très vif.
– Il faut savoir, dit monsieur Un.
– Démontrer, renchérit monsieur Trois.
– Comprendre, assura monsieur Deux.
– Un fulgurant ?... Non... Les rayons sont inutiles... Heu !... Un chalumeau ? Une lampe à incandescence ? Ce n’est pas cela...
– Par tous les diables de la galaxie, cria le psychologue, venons-en aux choses simples. Du feu... Rien que du feu. Une simple torche. La flamme nue qui consume, et aussi qui fait peur !
Ils se regardèrent tous.
À bord, tout était mécanique, technique, artificiel et fabriqué.
Pour obtenir une torche, il fallut briser des planchettes dans une armoire, trouver un chiffon qu’on imbiba d’alcool.
Tout cela se déroulait sous l’œil inquiet d’Ernest, qui n’osait troubler le Cerveau et se demandait où les Quatre voulaient en venir.
Les globes avaient paru reprendre leur assurance et, de nouveau, ils flottaient près du mécanélec, tournant lentement l’un autour de l’autre tout en enrobant leur ami dans leurs circonvolutions.
Enfin, la torche rudimentaire fut prête.
On y mit le feu et monsieur Trois la saisit triomphalement.
Lucifer d’un nouveau genre, un peu ridicule d’ailleurs, il brandissait son flambeau en marchant vers Ernest et les nuages vivants.
Ceux-ci, saisis de panique, bondirent vers le plafond du labo, tandis qu’Ernest se mettait à hurler :
– Non !... Non !... Je ne veux pas... Ils ont peur du feu... Vous allez leur faire du mal... Je m’y oppose...
– Au nom de la science, rugit monsieur Trois, gesticulant avec sa torche.
Mais le mécanélec faisait face, impressionnant avec ses épaules larges, son visage énergique, ses poings soudain serrés.
Monsieur Deux se précipita entre eux, écarta le porte-flambeau :
– Vous, cher confrère, un peu de calme... Et vous, cher ami, écoutez nous... comprenez-nous !... Nous ne toucherons pas à vos amis... Il s’agit seulement d’un essai... Parce que nous sommes sur la bonne voie... et c’est simple... c’est si simple...
*
Tellement simple...
Ernest était un peu apaisé. Mais il bougonnait dans son coin, fumant cigarette sur cigarette.
Tout de même, puisqu’il s’agissait du salut commun, et surtout de rendre éventuellement leur forme à Luc et à Tamara, il avait accepté de participer à cette tentative.
Monsieur Deux avait tenté de calmer la tempête, mais, tout de même, il devait admettre le côté primitif de ce nouveau plan.
– Le feu ?... Hum !...
Il en discutait à voix basse avec Ernest, ne voulant pas être entendu de ses collègues, lesquels croyaient pour de bon tenir enfin la solution.
Le commandant était prêt, en appuyant sur un commutateur, à stopper l’effet des ondes bleues, soit à annuler l’armure invisible qui protégeait l’Étoile Bleue et, il est vrai, la paralysait en même temps.
Vingt hommes, cosmatelots et techniciens, tenaient des bouts de bois auxquels on avait fixé des morceaux d’étoffe lacérée, imbibée ensuite d’alcool et autres liquides inflammables.
– Le feu... bien sûr... Ne se jettent-ils pas avec volupté dans ce brasier géant que constitue la grande tache, le lac flamboyant ?... Il est vrai qu’il s’agit d’un foyer d’un genre unique, et qui provoque la mutation des organismes sans les consumer au sens absolu du terme…
Ernest écoutait assez distraitement les réflexions du psychologue, lequel poursuivait son monologue, le coupant parfois de questions, auxquelles Ernest répondait de son mieux, faisant appel à ses souvenirs.
Souvenirs plus que réduits, car il n’avait entrevu la grande tache de Jupiter que pendant un temps très bref.
Les deux globes flottaient toujours et le mécanélec les regardait souvent.
Son visage se crispait et toute la tristesse du monde déferlait en lui.
Il n’avait guère confiance. Peut-être arriverait-on, d’une façon ou d’une autre, à en finir avec les Warzz, à les chasser sinon les éliminer totalement.
Mais, dans tout cela, où serait la planche de salut pour les deux jeunes gens, réduits à l’état de vivants nuages ?
De ce côté, monsieur Deux le rassurait. Il avait en réserve une hypothèse à ce sujet.
Ernest hochait la tête, peu convaincu en dépit de l’admiration non feinte qu’il portait aux Quatre du Cerveau.
L’heure H arrivait. Tout était prêt.
Le commando aux torchères s’apprêtait à sortir de l’astronef, dont les sas ne se trouveraient plus bloqués.
Les savants, eux, attendaient, l’esprit tendu. Malgré tout, ils subissaient l’angoisse des essais définitifs, qui réussissent... ou qui ratent.
Ernest, le cœur serré, pensait surtout au couple captif de cette nature empruntée qui, à son sens, lui allait si mal.
Le doigt du commandant pressa le bouton. Le sas s’ouvrit.
Mille Warzz, peut-être, montaient une garde extraordinaire autour du navire immobile.
Vingt hommes, portant vingt torches flamboyantes, foncèrent sur eux.
Le Cerveau au grand complet se précipitait derrière les cosmatelots pour apprécier le résultat.
Ce fut probant, et très net.
La panique s’empara du peuple des entités-nuages.
Devant ce simple phénomène naturel, ils reculèrent. Ils reculèrent en donnant des signes de l’affolement le plus total, en véritable débandade, se heurtant, se « brouillant » littéralement, enchevêtrant leurs volutes et leurs arabesques capricieuses, provoquées par la ruée des humains brandissant ces armes sommaires, mais efficaces, les torches, les jets de feu.
Les Warzz se souciaient peu des terribles rayons inframauves. L’arme atomique les laissait indifférents. Aucun projectile ne les atteignait, en leur fumeuse nature.
Mais la thermie, pour eux, risquait de devenir mortelle. Le froid absolu les frappait terriblement, l’incandescence leur était fatale.
Ce fut une pagaye terrible, en quelques minutes. Dans le décor tragique et grandiose du satellite glacé, sous le ciel qui se plombait, parmi les pics blancs et les vallées enneigées, les hommes, saisis d’une frénésie subite en voyant la victoire leur sourire, bondissaient tels des démons, agitant les torches, traçant en l’air des cercles et des figures inédites faites d’un serpent de feu. Et tout cela créait, sur le fond de glace, une féerie grandiose et tragique.
Et les Warzz terrorisés, effarés, épouvantés, en oubliant leur pouvoir mimétique, ne cherchaient plus à prendre une forme quelconque, mais à fuir, fuir, échapper au feu dévorant.
Que se passa-t-il exactement ?
Les hommes du commando ne surent guère l’expliquer, dans leur fureur guerrière qui, comme chacun sait, perturbe l’esprit de l’homme et l’assimile, au moment du combat, à un fauve déchaîné.
Le Cerveau assistait au combat.
Mais messieurs Un, Deux, Trois et Quatre, n’en crurent pas absolument leurs yeux. Et Ernest, jusque-là principal témoin du monde des Warzz et de l’exploration de Jupiter, avoua lui aussi qu’il pouvait y avoir, dans tout cela, une part de mirage.
Car, enfin, il semblait que le feu fut terriblement agissant envers les Warzz.
Plus d’un fut touché par les torches. Il réagit avec une rare nervosité, s’envolant, en se déformant, à des centaines de mètres du sol du satellite.
Parmi les Terriens, on crut, et cela à plusieurs reprises, découvrir un singulier phénomène.
De nombreux Warzz, telles des nuées chassées par l’aquilon, bondissaient et se modifiaient fortement en leur structure globoïde initiale.
Mais certains, plus touchés sans doute par la flamme, cette flamme nue et redoutable, se consumaient, semblait-il, d’un seul coup.
Ils étaient alors annihilés. Seulement, avant de sombrer dans le néant, ils donnaient naissance à une forme vaguement humaine, à une physionomie qui appartenait, de toute évidence, au monde des hommes.
Quand le commando eut totalement libéré la vallée de glace, le commandant résolut de ne pas perdre de temps.
On regagna tous le cockpit. Les sas se refermèrent. Les moteurs vrombirent, et l’Étoile Bleue réparée s’éleva dans un jet de feu sortant de ses tuyères, une gerbe fulgurante qui eût découragé l’assaut des derniers Warzz si certains avaient encore tenté l’investissement du navire.
Mais des exclamations arrivaient du laboratoire.
Ernest, effondré devant les cuves, pleurait. De joie, cette fois.
Parce que Luc et Tamara, dans les cuves, recommençaient à donner signe de vie.
Le Cerveau, toujours prudent, décida de procéder à des tests, avant de chanter victoire.
Mais, quelques instants plus tard, Ernest serrait Luc et Tamara dans ses bras et pouvait jurer qu’il ne se trompait pas.
C’était bien eux et aucun Warzz n’avait pris leur place. Libérés, ils avaient retrouvé leurs corps normaux. Ils n’étaient plus des nuages, mais bien un homme et une femme.
Que s’était-il donc passé ?
Le Cerveau, une fois encore, se chargea de l’explication. Monsieur Deux souriait, fier d’avoir pressenti la vérité.
La nature très particulière des Warzz devait leur conférer une sorte de conscience collective, un peu semblable à celle des insectes communautaires, si bien connus des Terriens : abeilles, fourmis, termites.
Très probablement, les deux Warzz chargés d’envahir et d’utiliser au besoin les organismes de Luc Delta et de Tamara, avertis par un instinct mystérieux, avaient réagi, en dépit de l’engourdissement des corps qu’ils habitaient.
Qui pourrait jamais connaître l’étendue de leur pouvoir énigmatique ?
Ils avaient, soit volé au secours de leurs congénères menacés par les torches du commando, soit subi le contrecoup de la panique générale, et abandonné leur mission, pris la fuite en même temps que tous les autres reculant devant la manœuvre simple, mais rude et directe, utilisée par les hommes.
Si bien que, tout naturellement, les esprits des deux jeunes gens, demeurant stagnants à portée de ces corps qui leur appartenaient de façon légitime, s’y étaient retrouvés, à cette vitesse qui dépasse celle de la pensée, et qui régit, dans le cosmos, les faits incontestables que nulle puissance ne saurait contrer.
Luc Delta et Tamara sortaient d’un long sommeil. Mais ils se souriaient de telle façon que nul ne pouvait douter de leur véritable personnalité.
*
Jupiter le géant semblait s’éloigner.
La mission était considérée comme accomplie. Documents, films, photos, et des témoignages verbaux mais efficaces, attesteraient que le but avait été atteint, que les deux mutants, Luc Delta et Ernest, avaient bel et bien, pour la première fois, exploré Jupiter-Amwaouwâ.
Tous, devant un hublot, groupés avec les membres du Cerveau, contemplaient le disque immense, et le cortège de ses satellites parmi lesquels ils avaient déjà peine à identifier Europe, Europe d’où, cependant, ils revenaient.
Les grandes taches, surtout les fascinaient.
Que se passait-il donc exactement, dans ces lacs de feu dont il avait été réservé au mécanélec Ernest Tavier de recevoir une vision rapide, mais hallucinante ?
Ils évoquaient tous les Warzz vaincus, les Warzz terrorisés.
Ceux qui, cherchant vainement à retrouver la forme humaine perdue depuis de millénaires, se précipitaient désespérément dans les océans de flammes, dans le creuset fantastique, sans jamais réussir à redevenir, après l’incroyable mutation, autre chose qu’un nouvel être-nuage.
Et, sans doute, au moment de mourir et de revivre, pendant un temps fugace, le Warzz engendrait un fantôme, un reflet fugace et lointain de l’homme qu’il avait été, il y avait des siècles et des siècles, lorsque le premier astronef, construit par on ne savait quelle humanité, s’était abîmé initialement dans les lacs de feu de la planète Jupiter...
FIN